André LEMOYNE (1822-1907) : Matin d'hiver

À Mademoiselle Marguerite Coutanseau.

La neige tombe en paix sur Paris qui sommeille,
De sa robe d'hiver à minuit s'affublant.
Quand la ville surprise au grand jour se réveille,
Fins clochers, dômes ronds, palais vieux, tout est blanc.

Moins rudes sont les froids, et la Seine charrie :
D'énormes blocs de glace aux longs reflets vitreux
Éclaboussent d'argent l'arche du pont Marie,
Poursuivent leur voyage et se choquent entre eux.

Les cloches qui tintaient à si grandes volées,
Pour fêter dignement les jours carillonnés,
N'ont plus qu'un timbre mat et des notes voilées,
Comme si leurs battants étaient capitonnés.

Les barques des chalands au long des quais rangées,
De leur unique voile ont fermé l'éventail,
Et toutes dans la glace, en bon ordre figées,
Sont prises dans leur coque et jusqu'au gouvernail.

Enrobant le Soleil sous deux ailes de flamme,
Un goéland du Havre ou de Pont-Audemer
Vient comme un Saint-Esprit planer sur Notre-Dame :
On reconnaît de loin le grand oiseau de mer.

Ce fut par de joyeux et clairs matins de neige,
Où l'aurore allumait ses premiers feux pourprés,
Qu'autrefois les Normands, blonds fils de la Norvège,
Dressaient la haute échelle à Saint-Germain-des-Prés.

Jean de LA TAILLE (1540-1608) : Le blason de la rose

(A Mlle Rose de la Taille, sa cousine)

Aux uns plaît l'azur d'une fleur
Aux autres une autre couleur :
L'un du lis, de la violette,
L'autre blasonne de l'oeillet
Les beautés ou d'autre fleurette
L'odeur ou le teint vermeillet :
A moi sur toute fleur déclose
Plaît l'odeur de la belle rose.

J'aime à chanter de cette fleur
Le teint vermeil et la valeur,
Dont Vénus se pare et l'aurore,
De cette fleur qui a le nom
D'une que j'aime et que j'honore,
Et dont l'honneur ne sent moins bon :
J'aime sur toute fleur déclose
A chanter l'honneur de la rose.

La rose est des fleurs tout l'honneur,
Qui en grâce et divine odeur
Toutes les belles fleurs surpasse,
Et qui ne doit au soir flétrir
Comme une autre fleur qui se passe,
Mais en honneur toujours fleurir :
J'aime sur toute fleur déclose
A chanter l'honneur de la rose.

Elle ne défend à aucun
Ni sa vue ni son parfum,
Mais si de façon indiscrète
On la voulait prendre ou toucher,
C'est lors que sa pointure aigrette
Montre qu'on n'en doit approcher :
J'aime sur toute fleur déclose
A chanter l'honneur de la rose.

Scévole de SAINTE-MARTHE (1535-1623) : J'ai passé mon printemps…

J'ai passé mon printemps, mon été, mon automne ;
Voici le triste hiver qui vient finir mes voeux ;
Déjà de mille vents le cerveau me bouillonne ;
J'ai la face ridée et la neige aux cheveux.

D'un pas douteux et lent, à trois pieds je chemine,
Appuyant d'un bâton mes membres languissants,
Mes reins n'en peuvent plus, et ma débile échine
Se courbe peu à peu, sous le faix de mes ans.

Une morne froideur sur mes nerfs épanchée
Engourdit tous mes sens, désormais curieux,
D'un glaçon endurci j'ai l'oreille bouchée,
Et porte en un étui la force de mes yeux.

Mais bien que la jeunesse en moi ne continue,
Dieu, fais que mon amour me conserve le coeur !
Autant que de mon sang la chaleur diminue,
Daigne de mon esprit augmenter la vigueur.

Que sert de prolonger une ingrate vieillesse,
Pour regarder sans fruit la lumière du jour !
Heureux, qui sans languir en si longue vieillesse,
Retourne de bonne heure au céleste séjour !

Jean MOLINET (1435-1507) : La ressource du petit peuple

VÉRITÉ

Princes puissants qui trésors affinez
Et ne finez de forger grands discors,
Qui dominez, qui le peuple aminez,
Qui ruminez, qui gens persécutez,
Et tourmentez les âmes et les corps,
Tous vos recors sont de piteux ahors ;
Vous êtes hors d'excellence boutez :
Pauvres gens sont à tous lieux reboutez.

Que faites-vous, qui perturbez le monde
Par guerre immonde et criminels assauts,
Qui tempêtez et terre et mer profonde
Par feu, par fronde et glaive furibonde,
Si qu'il n'abonde aux champs que vieilles saulx ?
Vous faites sauts et mangez bonhomeaulx,
Villes, hameaux et n'y sauriez forger
La moindre fleur qui soit en leur verger.

Etes-vous dieux, êtes-vous demi-dieux,
Argus plein d'yeux, ou anges incarnez ?
Vous êtes faits, et nobles et gentieux,
D'humains outils, en ces terrestres lieux,
Non pas des cieux, mais tous de mère nés ;
Battez, tonnez, combattez, bastonnez
Et hutinez, jusques aux têtes fendre
Contre la mort nul ne se peut défendre.

Tranchez, coupez, détranchez, découpez,
Frappez, happez bannières et barons,
Lanchiez, hurtez, balanciez, behourdez,
Quérez, trouvez, conquérez, controuvez,
Cornez, sonnez trompettes et clairons,
Fendez talons, pourfendez orteillons,
Tirez canons, faites grands espourris :
Dedans cent ans vous serez tous pourris.
………………………………….

On trouve aux champs pastoureaux sans brebis,
Clercs sans habits, prêtres sans bréviaire
Châteaux sans tours, granges sans fouragiz,
Bourgs sans logis, étables sans seulis,
Chambres sans lits, autels sans luminaire,
Murs sans parfaire, églises sans refaire,
Villes sans maire et cloîtres sans nonnettes
Guerre commet plusieurs faits deshonnêtes.

Chartreux, chartriers, charetons, charpentiers
Moutons, moustiers, manouvriers, marissaux,
Villes, vilains, villages, vivandiers,
Hameaux, hotiers, hôpitaux, hôteliers,
Bouveaux, bouviers, bosquillons, bonhommeaulx,
Fourniers, fournaulx, fèves, fains, fleurs et fruits
Par vos gens sont indigents ou détruits.

Par vos gens sont laboureurs lapidés,
Cassis cassés, confrères confondus,
Gallans gallez, jardiniers gratinez ;
Rentiers robez, receveurs rançonnez,
Pays passez, paysans pourfendus,
Abbés abbus, appentis abattus,
Bourgeois battus, baguettes butinées,
Vieillards vanez et vierges violées. [...]

Jean MOLINET (1435-1507) : Le testament de la guerre

La guerre suis en train de mort,
Qui n'attent que à passer le pas ;
Mais conscience me remort
Tant fort que j'en pers mon repas ;
Et pour cause que je n'ay pas
Satisfaict aux miens plainement,
Il me fault, avant mon trespas,
Faire mon petit testament. …

Je laisse aux abbaïes grandes
Cloistres rompus, dortoirs gastés,
Greniers sans bled, tronez sans offrandes,
Celiers sans vins, fours sans pastés,
Prélatz honteux, moisnes crottés,
Pertes de biens et de bestaille
Et, pour redressier leurs costés,
Sus leurs dos une grande taille. …

Je laisse au povre plat pays
Chasteaux brisiés, hosteux brullés,
Terres a riés, gens esbahis,
Bregiers battus et affollés,
Marchans murdris et mutillés
De grans cousteaux et de courbés,
Et corbaux crians a tous lés
Famine dessus les gibetz. …

Je laisse aux jeunes estourdis
En vieillesse peine et tourment,
Qui Bourgs et Chasteaux plus de dix
Ont acquis cauteleusement,
Piteux cris et gemissements,
Gouttes aux mains, bras décroisez,
Et avant leur deffinement,
Le danger d'être racoursez. …

Je laisse au pillart espillé
La pillade qui va pillant,
Tant qu'ung pilleur l'aura pillé,
Plus gorrier et plus espillant :
S'il est en pillart aggrapillant,
Il pillera sa pillerie,
Et l'autre qui fut espillant
Sera noyé en pillerie. …

Je laisse aux vueilx souldars sans dens,
Bientaillez d'etre mal souppés,
Lesquels par bien donner dedens,
Ont plusieurs membres decoupez ;
Aucuns ont piedz et poings griffez,
Par approcher les horions,
Et les aultres fort brelaffrez,
Plaindans leurs grandes passions. …

Je laisse à ceulx qui sans raison
Ont ravy les biens de ce monde,
Vrays heritiers de la maison
De l'ennemy ord et immonde :
Qui sus la pillade se fonde,
Et veult d'aultruy l'argent despendre,
Il se lance en bourbe profonde ;
Cer enfin convient rendre ou pendre.

Francois HABERT (1508-1561) : Cantique du mois de mai

Or apaisés sont les vents pluvieux,
Or est passé tout nubileux orage ;
Tous animaux qui êtes sous les Cieux,
Louez en Dieu devant votre courage ;
Chacun oiseau le loue en son ramage,
Et si l'oiseau le témoigne en ses chants,
Cette verdure en porte témoignage,
Qui éblouit nos yeux parmi les champs.
L'herbe aux prés fleuronne
Pour nourrir chevaux,
La vigne boutonne
Par monts et par vaux.
Tous humains travaux
Trouvent allégeance;
O Dieu qui tant vaux,
C'est ta providence.

Francois HABERT (1508-1561) : Du coq et du renard

Le renard, par bois errant,
Va quérant,
Pour sa dent, tendre pasture,
Et si loin en la fin va,
Qu'il trouva
Le coq par mésaventure,

Le coq, de grand peur qu'il a,
S'envola.
Sur une ente haute et belle,
Disant que maistre renard
N'a pas l'art
De monter dessus icelle.

Le renard, qui l'entendit,
Lui a dit,
Pour mieux couvrir sa fallace
"Dieu te garde, ami très-cher !
Te chercher
Suis venu en cette place,

Pour te raconter un cas
Dont tu n'as
Encore la connoissance ;
C'est que tous les animaux,
Laids et beaux,
Ont fait entre eux alliance,

"Toute guerre cessera ;
Ne sera
Plus entr'eux fraude maligne ;
Sûrement pourra aller
Et parler
Avec moi la geline.

De bestes un million
Le lion
Mene jà par la campagne ;
La brebis avec le loup,
A ce coup,
Sans nul danger s'accompagne,

Tu pourras voir ici bas
Grands ébats
Démener chacune beste :
Descendre donc il te faut
De Là-haut,
Pour solemniser la feste."

Or fut le coq bien subtil
" J'ai, dit-il,
Grande joi' d'une paix telle,
Et je te remerci' bien
Du grand bien
D'une si bonne nouvelle."

Cela dit, vient commencer
A hausser son col et sa creste rouge,
Et son regard il épard
Mainte part,
Sans que de son lieu se bouge.

Puis dit : "J'entends par les bois
Les abbois
De trois chiens qui cherchent proie ;
Ho ! compère, je les voi
Près de toi ;
Va avec eux par la voie. "

- "Oh, non ; car ceux-ci n'ont pas
Sçu le cas
Tout ainsi comme il se passe,
Dit le renard : je m'en vas
Tout là bas,
De peur que n'aye la chasse."

Ainsi fut, par un plus fin,
Mise à fin

Du subtil renard la ruse.
Qui ne vent estre déçu
A son sçu,
D'un tel engin faut qu'il use.

Robert de BONNIÈRES (1850-1905) : En ce temps-là vivaient le Roi Charmant

En ce temps-là vivaient le Roi Charmant,
Serpentin-Vert et Florine ma mie,
Et, dans sa tour, pour cent ans endormie,
Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant.

C'était le temps des palais de féerie,
De l'Oiseau bleu, des Pantoufles de vair,
Des vieux récits dans les longs soirs d'hiver :
Moins sots que nous y croyaient, je vous prie.

Émile BERGERAT (1845-1923) : Où est Gautier, âme sans prix ?

Où est Gautier, âme sans prix ?
Flaubert, bon géant chez les gnomes ?
Las ! dissipés dans le pourpris
Du temple d'azur aux sept dômes !…
Sur Banville, j'ai dit les psaumes,
Puis le créole aux vers sertis
Dans les rythmes grecs et les nomes.
Tous ceux que j'aimais sont partis.

Initiés du Verbe, épris
Du mystère des idiomes,
Pacifiques sous les mépris
Des Tallemants et des Brantômes,
Ô mes maîtres, les chrysostomes,
Tisserands des tons assortis
Et brodeurs des mots polychromes,
Tous ceux que j'aimais sont partis.

Pierre CHODERLOS de LACLOS (1741-1803) : Epître à Margot

Pourquoi craindrais-je de le dire ?
C'est Margot qui fixe mon goût :
Oui, Margot ! cela vous fait rire ?
Que fait le nom ? la chose est tout.
Margot n'a pas de la naissance
Les titres vains et fastueux ;
Ainsi que ses humbles aïeux,
Elle est encor dans l'indigence ;
Et pour l'esprit, quoique amoureux,
S'il faut dire ce que j'en pense,
À ses propos les plus heureux,
Je préférerais son silence.
Mais Margot a de si beaux yeux,
Qu'un seul de ses regards vaut mieux
Que fortune, esprit et naissance
Quoi ! dans ce monde singulier,
Triste jouet d'une chimère,
Pour apprendre qui me doit plaire,
Irai-je consulter d'Hozier ?
Non, l'aimable enfant de Cythère
Craint peu de se mésallier :
Souvent pour l'amoureux mystère,
Ce Dieu, dans ses goûts roturiers,
Donne le pas à la Bergère
Sur la Dame aux seize quartiers.
Eh ! qui sait ce qu'à ma maîtresse
Garde l'avenir incertain ?
Margot, encor dans sa jeunesse,
N'est qu'à sa première faiblesse,
Laissez-la devenir catin,
Bientôt, peut-être, le destin
La fera Marquise ou Comtesse ;
Joli minois, coeur libertin
Font bien des titres de noblesse.
Margot est pauvre, j'en conviens :
Qu'a-t-elle besoin de richesse ?
Doux appas et vive tendresse,
Ne sont-ce pas d'assez grands biens ?
Trésors d'amour ce sont les siens.
Des autres biens, qu'a-t-on à faire ?
Source de peine et d'embarras,
Qui veut en jouir, les altère,
Qui les garde, n'en jouit pas.
Ainsi, malgré l'erreur commune,
Margot me prouve chaque jour
Que sans naissance et sans fortune,
On peut être heureux en amour. [...]