Siméon-Guillaume de LA ROQUE (1551-1611) : Niobé, tes enfants jadis furent heureux

Niobé, tes enfants jadis furent heureux
D'avoir été changés en rochers et en pierre,
Avant que la beauté qui me livre la guerre
Eût fait voir en naissant des effets amoureux.

Car, depuis que ses yeux, ces astres rigoureux,
Eurent de feux, d'attraits, rempli l'air et la terre,
Il n'est rien de vivant que son regard n'enferre
Et ne fasse mourir chétif et langoureux.

Que n'ai-je vu Méduse au lieu de son visage !
Las ! Je serais exempt du tourment qui m'outrage,
M'ayant changé en roc où la mort ne peut rien.

Donc pensant à Gorgone et à sa face extrême,
On devrait souhaiter qu'elle eût pour notre bien
Ou l'oeil aussi hideux ou le pouvoir de même.

Georges-Eugène FAILLET dit FAGUS (1872-1933) : Pourquoi, Seigneur, les hirondelles

Pourquoi, Seigneur, les hirondelles,
Si bas, puis si haut volent-elles :
Qu'en savent-elles,
Qu'en sais-je ? rien.

Et moi, pourquoi gai, puis morose,
Pourquoi mes vers, pourquoi ma prose,
Pourquoi sous mes doigts cette rose,
Qu'en sais-je ? rien.

Georges de MÉRÉ (16-16) : Au temps heureux où régnait l'innocence

Au temps heureux où régnait l'innocence
On goûtait, en aimant, mille et mille douceurs
Et les amants ne faisaient de dépense
Qu'en soins et qu'en tendres ardeurs.
Mais aujourd'hui, sans l'opulence,
Il faut renoncer aux plaisirs :
Un amant qui ne peut dépenser qu'en soupirant
N'est plus payé qu'en espérance.

Hermance LESGUILLON née Sandrin (1810-0) : A Marceline Desbordes-Valmore

Oh ! laissez-moi vous parler d'elle !
Elle est soeur de mon âme et d'un écho touchant
Palpite encore en moi sa langue maternelle ;
Je l'aime ! elle est du coeur le plus tendre modèle,
Quand j'étais à l'aurore, elle était mon couchant,
Et lorsque mon rayon fut béni par sa gloire,
Je l'ai chantée ; elle aime mon encens !
Aujourd'hui son beau nom reste dans ma mémoire !
Puisse son souvenir conserver mes accents !

Jules de RESSÉGUIER (1788-1862) : La jeune fille

Dans la salle riante et de feux entourée,
S'élançant au milieu de la foule enivrée,
Vive, modeste et jeune entre ses jeunes soeurs,
Elle m'est apparue et la nuit et charmante !
Depuis à mon esprit vaguement se présente
Une fête, une femme, un sourire et des fleurs.

Oh! comme elle était blanche ! oh! comme elle était belle !
Je regardais le bal ; mais je ne voyais qu'elle,
Et de son corps léger les contours gracieux,
Ses mains qu'elle donnait en baissant ses beaux yeux.
J'écoutais des accords la bruyante harmonie,
Du charme de sa voix la douceur infinie ;
Puis je cherchai longtemps ses attraits disparus …
Le bal continuait : la fête n'était plus.

Jules RENARD (1864-1910) : Ne réservez pas à ma vieillesse un château

… Ne réservez pas à ma vieillesse un château, mais faites-
moi la grâce de me garder, comme dernier refuge, cette cuisine
avec sa marmite toujours en l'air,
avec la crémaillère aux dents diaboliques,
la lanterne d'écurie et le moulin à café,
le litre de pétrole, la boîte de chicorée extra et les allumettes
de contrebande,
avec la lune en papier jaune qui bouche le trou du tuyau de poêle,
et les coquilles d'oeufs dans la cendre,
et les chenets au front luisant, au nez aplati,
et le soufflet qui écarte ses jambes raides et dont le ventre fait
de gros plis,
avec ce chien à droite et ce chat à gauche de la cheminée,
tous deux vivants peut-être,
et le fourneau d'où filent des étoiles de braise,
et la porte au coin rongé par les souris,
et la passoire grêlée, la bouillotte bavarde et le grill haut sur
pattes comme un basset,
et le carreau cassé de l'unique fenêtre dont la vue se paierait cher
à Paris,
et ces pavés de savon,
et cette chaise de paille honnêtement percée,
et ce balai inusable d'un côté,
et cette demi-douzaine de fers à repasser, à genoux sur leur planche,
par rang de taille, comme des religieuses qui prient, voilées de noir
et les mains jointes.

Madame de PRESSENSÉ (1826-1901) : Ah! ne me dites pas…

Ah ! ne me dites pas que la vie est un rêve,
Une ombre qui s'enfuit et flotte sous mes pas ;
C'est le temps de la lutte, et si rien ne s'achève,
L'éternel avenir a son germe ici-bas.

La vie est un combat, la vie est une arène
Où le devoir grandit du triomphe obtenu ;
C'est le sentier qui monte, et pas à pas nous mène
Aux sommets d'où la vue embrasse l'inconnu.

Vital d'AUDIGUIER DE LA MENOR (1569-1624) : Faire l'amour alors qu'il me défait

Faire l'amour alors qu'il me défait,
Et tout défait, l'amour même défaire,
Le défaisant, le rendre plus parfait,
Le parfaisant, l'éprouver plus contraire.

Se délecter aux plaies qu'il me fait,
Chanter l'honneur de mon fier adversaire ;
Et de cent maux endurés en effet
Ne rapporter qu'un bien imaginaire.

Cacher son mal de crainte de le voir,
Crier merci de faire son devoir,
En même temps se louer et se plaindre,

Se détester et se faire la cour
Se mépriser et soi-même se craindre,
C'est en deux mots la défaite d'amour.

Claude BOUTON (1473-1556) : Éloge des femmes

Nous disons que nous sommes saiges
Et que les femmes sont fragiles ;
Mais Dieu qui connoist nos couraiges
Nous voyt de vertus fort debiles,
Et en tous vices bien abiles
Et nous peuvent femmes reprendre
Mieulx que ne les sarions apprendre.

Les femmes sont moult a priser
Plus que les hommes sans doubtance :
Sans vouloir nully mespriser,
Et pour en donner cognoissance,
En nous apert trop d'inconstance,
Et ne sont nos vertus egales
A leurs sept vertus cardinales.

Premier parlons d'humilité :
Contre le grand peché d'orgueil
Elles ont doulceur et pité
En maintien, en cueur et en oeuil,
Et devant chascun dire veuil
Qu'en elles n'est jamais fierté
Que pour garder leur chasteté.

Contre le péché d'avarice
Nous fault parler de leur largesse ;
Pour rebouter ce maulvais vice
Elles font souvent dire messe,
Et donnent aulmosnes sans cesse
Et chandelles et offerende,
Voyre sans ce qu'on leur demande.

Elles ont l'art et la science
A l'encontre du peché d'ire,
Pour prendre tout en pacience,
Leurs maulx, leurs mechiefs, leur martyre
Qu'est plus grant qu'on ne saroit dire :
Tout est pourté paciemment,
Dont je m'esbahis bien comment.

Amour et toute charité
Contre les faulx pechés d'envies
Elles ont en grant loyauté,
Plaines de toutes courtoisies ;
Et si sont de chescung amies,
En gardant toute honnesteté
Plus que nous sans desloyaulté.

Contre le péché de paresse
Bien peu de femmes sont oiseuses,
Mais sont diligentes sans cesse,
De tout bien faire curieuses,
Et de toutes vertus soigneuses,
Ayant vertu de diligence
Contre vice de negligence.

Contre vice de gloutonnie
Femmes sont pleines de sobresse,
D'abstinance et de junerie
Dont fort fait a louer leur sesse*,
Car peu ou nulle n'est yvresse :
Yvres ne sont comme nous sommes,
Mais que ne desplaise a nous hommes.

Contre le péché de luxure
Chasteté est d'elles gardee
Avecq honneur qui tousjours dure,
Loyer et bonne renommee,
Soit josne fille ou mariée
Pour une trouvee aux bordeaux,
Homme y vont a grans tropeaulx.

Les aeuvres de misericorde
Par elles sont paracomplies,
Amant paix, amour et concorde,
De grant devotion garnies,
Sans laisser vespres ne complies,
Oraisons, n'oublier leurs Heures,
Mais les dient a toutes heures.

Elles ne jurent ne renient,
Ne bourdent comme nous bourdons,
Souvent ou toujours le voir** dient,
Sans mentir comme nous mentons ;
Plus de vertus que nous n'avons
Et mains*** de vices que nous, hommes,
Je m'en raporte aux bons preudhommes.

(*) sexe
(**) la vérité
(***) moins

Pierre de BOUCHAUD (1866-1925) : La Syrinx

Le son de la Syrinx est doux au soir tranquille.
Faune ! Pour t'écouter la Nymphe des roseaux
A quitté sa retraite, et l'on voit sur les eaux
Comme un cygne glisser sa forme juvénile. […]